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L'Economie Sociale et Solidaire (ESS) : un territoire, des Hommes une autre économie

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Bernard GRONDIN, que nous connaissons aujourd’hui en tant que directeur d’Emmaüs Réunion et artiste, nous raconte son parcours. Un cheminement et des valeurs qui trouvent leur ancrage dans l’histoire de notre île et particulièrement lorsqu’il croise l’association les Papillons d’Emmaüs en 1995, fruit d’une mobilisation des habitants du quartier de Primat.

 

Portrait de Bernard GRONDIN | Source : CRESS de La Réunion - www.cress-reunion.com

Portrait de : Bernard GRONDIN
Sa fonction : Directeur
Structure : Association EMMAÜS Réunion
Objet social : Lutte contre toutes les formes d’exclusion
Action sociale : Accueil et mise en activité de personnes fragilisées
Activité principale : Collecte, Tri, Valorisation d’objets dans le cadre du réemploi - Vente solidaire - Soutien matériel et financier
Effectif : 37 salariés (dont 29 CDI issus des contrats d’insertion, 6 CDD, 2 PEC)
Son leitmotiv : Me construire, en construisant le Monde dans lequel je vis, mon Département, ma Commune, ma Cité, mon Îlet..!

 

Présentez-nous votre parcours - "L’ESS un parcours de vie ?"

Je suis originaire de Ste Clotilde. Je suis né en 1965 et j’ai grandi au quartier « VYÉ-SID » dans un espace imprégné des valeurs rurales (La cour, les animaux, les arbres, les fleurs, la cuisine au feu de bois, les tisanes...) ; une première existence que j’ai dû confronter aux réalités de la Cité du Chaudron en 1978, à l’âge de 13 ans.

Mon environnement familial m’a inculqué le respect de l’individu, aimer l’autre dans toute sa dimension ; Une éducation transmise par des actes et des activités, car mes parents « illettrés » ne savait pas « intellectualiser » ces choses-là. C’est ainsi, « On se lève le matin, on se prend en charge, on prend en charge sa famille et on avance ».
De cet espace modeste, j’ai appris que rien ne se gaspille, tout se réutilise, se recycle. J’ai cet ADN qui me dit qu’il reste des possibles vies avant la fin de vie ; Autre héritage de notre économie de survie.

J’ai récemment appris auprès de Loran Hoarau (Historien) à comparer ces trois temps : Non déchets - Déchets encombrants - Déchets dangereux. Relire ces évolutions sur notre île en termes de consommation, c’est comprendre les enjeux en termes de sensibilisation écologique, d’engagement durable, c’est aussi évaluer tous les intérêts économiques du secteur de la valorisation des objets en « bout de vie », qu’ils soient déchets ou non. C’est surtout se rendre compte de la bascule de notre société, en une génération. J’appartiens donc à ces trois mondes.

Ma nouvelle vie en cité est très perturbante, il faut apprendre à reconsidérer un ensemble de choses, des valeurs, il faut s’harmoniser pour s’insérer, je « zone » au bas de l’immeuble, je m’ennuie, je m’enrôle dans un quotidien fait d’oisiveté.

Après un CAP plomberie, en 1984, j’exerce différents « petits métiers » comme manœuvre, livraison de pain à domicile…, békèr-d’klé, là où on a besoin de moi, pour subvenir à mes besoins et soutenir mes parents en charge de 7 enfants.
Je fréquente régulièrement l’ A.P.C. (Association de Prévention du Chaudron) et c’est comme ça que je m’ouvre à mon territoire, que je plonge aux bains d’activités culturelles, sociales, économiques; Le monde associatif devient mon lieu d’expression, de réalisation, mon ascenseur artistique et professionnel.

À 19 ans, je paye mon permis, je deviens animateur de radio libre, militant au sein d’ATD Quart Monde, président d’association, chanteur-leader du groupe Ravan’.

C’est à cette époque qu’on repère chez moi des « aptitudes » de travailleur social, je relève ce défi lors d’un examen me hissant au niveau BAC, et commence à me former au métier d’éducateur-animateur.
Mon premier poste est validé par l’APE (ex-APECA), établissement accueillant des mineurs en placement (administratif et/ou judiciaire) ; deux ans plus tard je rejoins l’APC (rebaptisé ADEPS) dans le cadre des missions de prévention spécialisée, qui du Port m’amène à PRIMAT. C’est donc en 1995 que je croise le projet Emmaüs, qui nait de ce quartier. Une continuité de mon cheminement, impliqué à rester debout et à transmettre ?

 

Pourquoi avoir fait le choix d’entreprendre autrement ?

 

Le projet est né de la mobilisation des familles du quartier de Primat à la suite de l’annonce de la fermeture de la décharge de la Jamaïque. Comment conserver ces activités occupationnelles, participantes à la cohésion du village ; Commune de feux (comme on l’appelait) si plein de déséquilibre, marqué de tous les stigmates de la pauvreté, de la précarité, de l’exclusion. Un lieu à déconstruire et à rebâtir dans le cadre du premier DSQ (Développement Social de Quartiers).

Le premier réflexe est alors de s’ancrer dans ce qu’on sait faire, de ne pas perdre ses repères, c’est se maintenir « en vie », en œuvre !
« Créons une coopérative pour rester digne et transformons les gestes de collectes appris à même la décharge, en activité solidaire ! »
Ce fut le point de départ de ce projet, avant la rencontre avec l’Abbé Pierre à La Réunion et la déclaration associative « Les papillons d’Emmaüs » en juillet 1994.

Mon arrivée en janvier, va permettre de « consolider » les premières réflexions, à formaliser toutes les autres rencontres nécessaires à la « construction » de l’outil ; Le temps doit être souple, car l’engagement pour porter une association et la faire vivre s’apprend très lentement, le lancement se fait seulement en septembre 1995 (avec deux containers sur les berges de la rivière des pluies, sans eau, sans électricité).

Ma proximité avec ce secteur, mes interventions « Bibliothèque de rue » organisées avec ATD Quart-Monde, mes différentes expériences, mon statut d’éducateur-animateur, ont fait que la question de légitimité ne s’est pas posée.
Il s’agissait pour nous d’une action de vie, tout était normal, à mille lieux des cadres qui régissent maintenant l’Économie Sociale et Solidaire, l’Économie Circulaire ; Et c’est pour ça que les choses ont fonctionné et fonctionnent toujours, même s’il a fallu progressivement intégrer les schémas règlementaires de cette activité à objet social, qui s’appuie sur l’outil économique du réemploi.

Sans que cela soit une ambition, le projet d’une carrière, je savais que je m’élevais dans cette démarche, je prenais conscience de la possibilité de « partager mes richesses », que cette action permettait à d’autres, qui avaient encore moins reçu, de se réparer, ré-embrayer, repartir, se redécouvrir, s’accomplir.
Je savais que c’était ma façon de témoigner de la transmission, bien au-delà de l’objet collecté, valorisé, réemployé, recyclé.

Le projet est né de la mobilisation des familles du quartier de Primat à la suite de l’annonce de la fermeture de la décharge de la Jamaïque | Source : CRESS de La Réunion - www.cress-reunion.com

 

Pourquoi le choix de ce statut ?

Il faut dire que la forme associative est une formule simple pour démarrer et apprendre à s’organiser. Dans notre cas, elle a été le prolongement d’une association de fait, un cadre administratif, suffisamment souple, pour permettre d’agencer les attentes (kosa nou fé ?) et de projeter les mises en œuvre (koman nou fé ?), un espace sécurisant pour dire et agir. Sa finalité étant de sauvegarder des gestes, de se prendre en charge au quotidien !

Du point de vue éducatif, ce qui était observé, c’est que des Hommes se mettaient en marche avec la volonté de réussir leur « entreprise », répondant présents face aux difficultés, aux manques ; il s’agissait pour chacun d’exister en toute dignité, pour soi et pour son environnement proche.
L’opération DSQ pour la réhabilitation du secteur (logement, espace administratif, espace social, espace ludique) était un contexte de transition et de transformation pour le quartier et ses habitants, elle fut un tremplin pour ce projet.

 

Quelles valeurs défendez-vous ?

Le respect de l’individu est au cœur de nos missions. Chacun possède son histoire, sa culture, ses motivations, le droit à la réussite, comme le droit à l’échec.
Je pense, que la réflexion sur la notion d’inclusion prend tout son sens que si nous amenons chaque personne à se questionner sincèrement et à ne pas se contenter de tenir les autres pour responsables. Nous voulons apporter un autre paradigme. Comment avons-nous été inclus ailleurs ? Comment sommes-nous incluant nous-mêmes ? Ce sont ces questionnements que nous privilégions. L’estime de soi n’étant pas innée pour l’individu, nous essayons de trouver en nous les clés pour apprendre à exister à la hauteur de l’autre, chacun avec son niveau social.

Sans entre-aide et solidarité, l’action d’Emmaüs ne peut pas exister. C’est une valeur qui régit tous nos liens, et que nous essayons de partager dans son sens le plus noble au sein de nos groupes.

La présence et la réussite grandissante d’Emmaüs sur le territoire réunionnais est aussi le fruit d’une volonté de conserver des structures à tailles humaines, autour de 40 personnes. La mise en œuvre d’un projet Emmaüs n’est pas une duplication d’actions, ou l’application d’une réussite. Une structure voulant devenir acteur d’une branche d’Emmaüs, va réaliser et créer à partir des besoins constatés et de son propre savoir-faire. Une fois que le projet prend vie, le parrainage d’un Emmaüs existant vient consolider ce qui a été mis en œuvre.

 

Comment celles-ci se traduisent au quotidien ?

Les échanges que nous avons avec nos bénéficiaires sont fondés sur l’écoute, l’attention, l’empathie, le partage et la confiance. C’est quoi l’Accompagnement social ? ce n’est pas seulement apprendre à bien travailler. Nous avons le devoir de questionner l’individu : quelles difficultés tu rencontres pour pouvoir réaliser ça ? Pour t’entendre avec les autres ?
Nous accueillons tous les jours des personnes sein de nos équipes, et le dialogue permet une approche pour décoder les points de blocage chez les individus. A partir de là, un processus se met en place : pour lui apporter les soins dont il a besoin, quitter la rue, retrouver un logement et le resociabiliser. L’accompagnement permet à la personne d’organiser ses journées : se lever, se rendre sur un lieu de travail, respecter des consignes et s’engager dans un objectif. Quand quelqu’un répare un meuble, c’est inconsciemment lui qu’il répare. C’est comme cela que l’on s’éloigne de la spirale de l’échec, grâce à la reconnaissance, à la valorisation de soi.

Nos collecteurs sont parfois confrontés à des situations complexes culturellement ; un deuil familial par exemple, peut opposer des croyances à la nécessité d’intervention. Ce type de situation nécessite une pédagogie pour annihiler certaines contraintes, en expliquant que l’intervention va certainement aider la famille à neutraliser la valeur émotionnelle des objets, à tourner la page, à ne pas subir une charge supplémentaire de loyer… !

De même que reprendre un frigo en fin de vie dans un appartement au 4ème étage est un acte de solidarité très important pour la Mamie, le Papi ou autre personne à mobilité réduite, dépourvue de moyens et de soutien.
Se débarrasser d’un encombrant peut paraître anodin, mais ce n’est pas aussi simple car c’est une charge physique, technique et financière dans bien des cas (débarrasser l’espace, porter l’objet dans des escaliers étroits, le charger dans un véhicule adapté, le déplacer vers le site dédié…).

Nos gestes de collecte ne peuvent donc pas être résumés qu’à une valeur économique ; ils participent grandement au projet de citoyenneté et aussi de préservation patrimoniale.

Nos gestes de collecte ne peuvent donc pas être résumés qu’à une valeur économique ; ils participent grandement au projet de citoyenneté et aussi de préservation patrimoniale | Source : CRESS de La Réunion - www.cress-reunion.com

De même que reprendre un frigo en fin de vie dans un appartement au 4ème étage est un acte de solidarité très important pour la Mamie, le Papi ou autre personne à mobilité réduite, dépourvue de moyens et de soutien | Source : CRESS de La Réunion - www.cress-reunion.com

lancement d’une boutique en ligne : Mi-Emmaüs, à l’image de Label Emmaüs créé en Métropole | Source : CRESS de La Réunion - www.cress-reunion.com

Le Mouvement Emmaüs compte 3 branches : communautaire (B1), Action sociale et logement (B2), Économie solidaire et Insertion (B3).

Les actions de la B2 se déclinent ici sous l’égide de la Fondation Abbé Pierre
Les actions de la B3 sont coordonnées par les 3 groupes (Emmaüs Réunion, Emmaüs Grand Sud, Emmaüs AGAME), ces deux derniers étaient porteurs de projets avant de rejoindre Emmaüs, respectivement en 2012 et 2020. Ils sont actuellement attelés au lancement d’une boutique en ligne : Mi-Emmaüs, à l’image de Label Emmaüs créé en Métropole.

 

Quels sont vos prochains défis ?

Notre fonctionnement n’a pas l’objectif de relever un défi en particulier. Nous continuerons à répondre à l’urgence sociale avec l’aide du réemploi car c’est notre mission première. Pour ce faire, nous souhaitons améliorer nos conditions d’accueil, de stockage, aménager notre opérationnalité, mutualiser nos réflexions et nos moyens, devenir une parole publique légitime.

 

Selon vous qu'est-ce l’ESS apporte au territoire réunionnais ?

 

 

Je continue à considérer ce champ comme un outil éducatif, il doit proposer des services et de l’aide, des réponses aux besoins sociaux non satisfaits, qu’il relève du champ économique ou de l’action publique.
Bien que l’ESS tende de plus en plus à la grande professionnalisation, il ne faut pas oublier que notre territoire est un îlet au fin fond de l’océan, incapable (pour l’instant) de répondre à des configurations techniques et technologiques, au regard du traitement des déchets issus de la grande consommation.
C’est aussi un territoire d’exception, à bien des égards, un lieu d’innovation sociale qui s’est construit à travers l’économie de survie en tout temps ; les multiples consignes de l’époque rapportées chez le chinois en échange de consommables, les tapi-mandyan de nos mères, les ferrailleurs, les ferblantiers, les nettoyeurs de cimetière, les « gonifyol » ramasseurs de chopines, tous participaient au projet environnemental, écologique, économique, tous voulaient rester dignes et debout.
Penser aux contraintes sanitaires, planifier une rentabilité sans faille, isoler, protéger les flux, c’est aussi refouler des humains, les écarter de la richesse, les affaiblir dans leur construction sociale et familiale ; Combien sommes-nous à abriter cet ADN du bourkantèr-travayèr ?

Pour moi, l’ESS est un champ empreint à la création de cercles vertueux qui doit rester accessible à l’ensemble de la population. L’ESS doit être soutenue par des lignes politiques.

On connait la dynamique de ce secteur (nombre d’emplois, poids financier, et tous ces autres éléments de comptabilité...) Il est selon moi en proie à des évolutions amenées par un contexte international au sein duquel nos spécificités méritent de ne pas disparaître.

Nos gestes de collecte ne peuvent donc pas être résumés qu’à une valeur économique ; ils participent grandement au projet de citoyenneté et aussi de préservation patrimoniale | Source : CRESS de La Réunion - www.cress-reunion.com

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à ceux qui veulent entreprendre dans l’ESS ?

Je conseillerai à un futur entrepreneur de garder à l’esprit les aspects moraux de l’insertion.
Au porteur de projet qui veut créer dans le secteur du réemploi, je voudrais qu’il n’oublie pas le gounifyol qui tire un revenu du ramassage de chopines.
Les questions d’inclusion et d’emploi durable sont au cœur de mes préoccupations et je souhaite que les dispositifs créés pour l’aide à l’embauche puissent nous faire sortir des situations de chômage structurel.

 

  Association EMMAÜS REUNION | Source : CRESS de La Réunion - www.cress-reunion.com  
  Page Facebook de la SCIC ESCALE ARTISANAT | Source : CRESS de La Réunion - www.cress-reunion.com  

 

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